Santé et dépendance : deux priorités pour le numérique

En 2013, Gilles Babinet a mené une étude sur les enjeux sociétaux liés au numérique. L’un des focus portait sur la filière de la santé et de la dépendance. Trois ans après, quels progrès ont été réalisés ? Le point avec le digital champion français.

Entretien avec Gilles Babinet

Gilles Babinet est entrepreneur. Il a présidé le Conseil national du numérique en 2011. Depuis 2012, il est le digital champion de la France auprès de la Commission européenne, en charge des enjeux de l’économie numérique et de la promotion des avantages d’une société numérique en France. 
 
OCIRP - En quoi le numérique devient un enjeu capital pour la santé et le maintien de l’autonomie ?
 
G.B. - D’après les projections de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les dépenses publiques pour la dépendance passeront de 1,22 point de PIB aujourd’hui à 1,67 en 2040, soit une augmentation de 10 milliards d’euros. Il faut trouver des solutions pour améliorer le système de santé et de gestion de la dépendance, et le numérique peut y contribuer. Le problème actuel est le manque de politique publique structurée.
 
OCIRP - Depuis votre rapport en 2013, la situation a-t-elle changé ?
 
G.B. - Il existe des évolutions positives, mais leur rythme est insuffisant, notamment au regard de nos partenaires européens. Prenons le cas du dossier médical partagé, qui nécessite une vraie stratégie de formalisation d’échanges de données. En France, contrairement à d’autres pays, nous sommes en retard sur ce dossier. C’est pourtant un défi essentiel pour limiter les conséquences d’une perte de transmission de données, comme des protocoles médicaux imparfaits.
 
OCIRP - De quelle façon la gestion de la dépendance peut-elle être améliorée ?
 
G.B. - Les intérêts du numérique sont multiples, par exemple pour le monitoring médical et l’étude des paramètres qui peuvent se dégrader avant l’apparition d’une maladie. On doit également répondre aux situations d’isolement, dont on connaît les impacts délétères sur la santé.
 
OCIRP - Quelles sont vos recommandations ?
 
G.B. - Il est aujourd’hui indispensable d’envisager la santé dans un sens beaucoup plus large qu’actuellement. Le numérique s’impose aujourd’hui dans le wellness, avec les capteurs connectés et les applications mobiles santé qui contribuent
à la prévention individuelle. Or, il existe une forme de mépris à l’égard de cette dynamique qu’il faut réussir à dépasser.

Pour un “New Deal” numérique

Pour un “New Deal” numérique: le titre choisi par Gilles Babinet pour le rapport réalisé avec le think tank Institut Montaigne, en 2013, montre bien l’importance que prendra le numérique dans les prochaines décennies, en lien direct avec les big data et les technologies de stockage et de traitement des données. Gilles Babinet évoque notamment le cas du dossier médical partagé (DMP), lancé en France en 2004. Pour garantir un suivi adapté de chaque personne, la mutualisation des informations entre les acteurs de la santé est essentielle. Le DMP doit permettre à chaque praticien d’accéder à l’ensemble des informations médicales (antécédents, allergies, actes chirurgicaux, etc.), afin d’adapter au mieux les traitements prescrits, mais aussi de réduire le temps consacré au traitement administratif et documentaire et d’optimiser le temps médical.

Les atouts de la télémédecine 
Le numérique est également au cœur de la télémédecine, c’est-à-dire une forme de pratique médicale à distance. Elle ne se substitue pas aux pratiques médicales actuelles, comme le rappelle Gilles Babinet, mais constitue une réponse aux défis auxquels est confrontée l’offre de soins aujourd’hui (difficultés d’accès aux soins dans certaines zones géographiques, baisse de la démographie médicale, etc.). L’objectif est de favoriser les échanges entre professionnels de santé, d’améliorer l’offre de soins et le parcours de santé des patients. La télémédecine se déploie lentement en Europe, essentiellement par des expérimentations sur des échantillons réduits. Des solutions existent pour favoriser cette dynamique, à l’image des instruments de mesure portables ; par exemple, des capteurs intégrés dans les smartphones pour surveiller la glycémie ou la pression artérielle. Il existe également, aux États Unis, des solutions techniques de coaching médical permettant un suivi des patients. Avec ces outils, on peut surveiller l’observance du traitement d’un patient de retour à domicile et collecter des données pour évaluer l’efficacité d’un traitement.

La robotique au service des personnes en perte d’autonomie
Les défis liés à la dépendance sont eux aussi concernés par le développement d’outils numériques. Au Japon, où le vieillissement de la population est un sujet de préoccupation depuis plus de 20 ans, la robotique s’est largement développée. Et la recherche a abouti, par exemple, à la création du robot Paro, dédié aux personnes souffrant de troubles cognitifs liés, par exemple, à la maladie d’Alzheimer. D’autres robots existent pour répondre à de multiples besoins : laver les cheveux, livrer des médicaments ou encore faciliter la communication. Internet se révèle également très utile, notamment pour lutter contre l’exclusion sociale des personnes à mobilité réduite.

Pour Gilles Babinet, les applications liées à la santé ne manquent pas, mais restent trop souvent à l’état de prototype ou d’expérimentation : ces innovations ne sont généralement fondées sur aucun modèle économique et ne bénéficient d’aucune prise en charge par l’Assurance maladie. Il y a là une opportunité pour développer un système de soin intégré pour les personnes en perte d’autonomie, grâce à l’implication de la Caisse nationale d’assurance maladie et la création d’écosystèmes spécialisés (associant le monde médical et celui des start-ups et sociétés informatiques).
 
Dernier ouvrage : Transformation digitale : l’avènement des plateformes. Histoires de licornes, de data et de nouveaux barbares. Edition Le Passeur.
Publié le 17 janvier 2017
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