Agir pour les orphelins

Les impacts du décès d’un parent dans l'enfance

Résumé

Au-delà du traumatisme qui l’accompagne, l’orphelinage précoce expose l’enfant ou l’adolescent à un grand nombre de risques psychosociaux à court, moyen ou long terme.

Introduction

Au-delà du traumatisme qui l’accompagne, l’orphelinage précoce expose l’enfant ou l’adolescent à un grand nombre de risques psychosociaux à court, moyen ou long terme. Effets prégnants sur le parcours scolaire et l’orientation professionnelle, modification des relations familiales et sociales, impacts psychologiques et sur la santé… Autant de risques créés par la perte d’un parent, ou des deux, qu’il n’est malheureusement pas toujours possible de prévoir mais qu’il est souvent possible d’accompagner et d’atténuer. Décryptage des principales conséquences de la perte d’un parent dans l’enfance.

Être orphelin : les conséquences au quotidien en un clin d’œil

Être orphelin : les conséquences sur la vie de tous les jours
L'infographie* "Être orphelin : les conséquences sur la vie de tous les jours" est une composition graphique complexe qui illustre sous forme de dessin les différents situations que les enfants orphelins peuvent vivre à l'école.
 
Elle contient les textes suivants :
 
L’école
Après le décès de leur(s) parent(s), les trois quarts des élèves orphelins disent ressentir des difficultés à l’école et notamment des problèmes de mémorisation, de concentration et d’attention. D’autres, à l’inverse, se mettent à travailler beaucoup plus, voire trop, comme s’ils voulaient que leur parent décédé soit fier d’eux.
 
La maison
Lorsqu’un enfant ou un adolescent perd un de ses parents, bien souvent il continue de vivre chez lui avec son parent restant et ses frères et sœurs. S’il perd ses 2 parents, une personne proche de l’enfant (famille, ami...) est désignée par un juge pour l’accueillir et prendre soin de lui : c’est le tuteur. Sinon, il est pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, qui choisit une famille d’accueil ou un foyer dans lequel il vivra avec d’autres enfants.
 
La santé
De nombreux orphelins peuvent avoir des difficultés à s’endormir à la suite du décès de leur parent. Certains sont angoissés, ce qui peut provoquer par exemple des maux de tête ou de ventre.
 
Le rapport aux autres
Un jeune orphelin se sent différent de ceux qui ont leurs 2 parents : il peut ressentir de la colère ou avoir l’impression d’être incompris des autres enfants. Il peut éprouver le besoin de s’isoler, au risque de s’exclure du groupe... Parfois, il peut avoir des difficultés à s’attacher, de peur de perdre à nouveau quelqu’un qui compte pour lui.
 
 
Le niveau de vie
La mort d’un parent entraîne souvent une diminution des ressources financières de la famille. Cela peut impliquer un déménagement, limiter les sorties, l’accès à la culture et aux loisirs, les vacances...
 
La famille
Lorsqu’un parent disparaît, les rôles au sein de la famille sont bouleversés. Certains orphelins se sentent tout à coup responsables de leurs frères et sœurs et de leur parent restant. Ils sont alors tentés de « remplacer » leur parent décédé auprès des autres membres de la famille. Ils se sentent aussi souvent inquiets à l’idée de perdre leur parent restant.
 
Les émotions
Au décès de son parent et parfois longtemps après, l’enfant orphelin éprouve toutes sortes d’émotions difficiles à exprimer : tristesse, culpabilité, colère, anxiété... Il peut de ce fait se sentir fragilisé.
 
L’orientation
Près d’une moitié des orphelins* pensent que le décès de leur parent les a influencés dans leur orientation professionnelle. Et 43 % des plus de 18 ans estiment que ce qu’ils ont vécu les a incités à choisir des métiers tournés vers les autres, par exemple dans les domaines social ou médical, ou encore dans le droit, l’éducation, la communication...
* Âgés de 15 ans et plus.
 
Définitions
Tuteur :  ici, personne chargée de prendre soin d’un orphelin mineur et de veiller à ses intérêts. Foyer : ici, lieu d’accueil pour des enfants orphelins ou en difficulté. Anxiété : vive inquiétude qui naît de la peur d’un événement ou de l’incertitude dans laquelle on est.
 
Le sais-tu ?
Les conséquences du deuil peuvent se manifester aussi à distance de l’événement de la mort du parent, parfois plusieurs années après ; cela n’a rien d’anormal.
 
*Infographie extraite du numéro spécial Mon Quotidien "Découvre le quotidien des enfants orphelins".© 2017 - Éditions Spéciales Play Bac.

Risques pour la santé et la santé mentale

Selon l’étude menée en 2008 par Nathalie Blanpain au sein de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), parmi les personnes ayant perdu leur père pendant l’enfance, 15 % des personnes interrogées déclarent un mauvais état de santé physique, contre 10 % de l’ensemble de la population. À origine sociale, âge, genre et taille de la fratrie donnés, l’état de santé à l’âge adulte est affecté par le décès précoce du père.

Le décès joue tout d’abord de manière indirecte : en nuisant à la poursuite des études, il induit un niveau de diplôme ou un positionnement professionnel plus faible, deux éléments favorisant une moins bonne santé physique à l’âge adulte, ainsi qu’une moins bonne perception de cette santé. Si l’on raisonne à diplôme ou catégorie sociale donnés, l’état de santé physique à l’âge adulte reste lié au décès du père : il est un peu plus mauvais pour ceux qui ont perdu leur père pendant l’enfance.

Deux hypothèses peuvent être avancées.

Le décès, par la baisse des ressources économiques qu’il entraîne, crée de moins bonnes conditions de vie qui peuvent directement influer sur l'état de santé de l’enfant, puis de l’adulte. Cette hypothèse peut être validée puisque, lorsque le décès est associé à de graves privations matérielles, l’état de santé physique est davantage détérioré.

Cette explication n’est toutefois pas la seule : même parmi les personnes qui ne déclarent pas de privation matérielle, le décès du père est toujours associé à un état de santé physique un peu moins bon à l’âge adulte. Cela pourrait s’expliquer par une transmission des parents aux enfants, transmission qui peut être héréditaire ou comportementale (reproduction de comportements à risques ou moindre recours aux soins ou à la prévention).

En revanche, les personnes orphelines pendant l’enfance déclarent un état de santé mentale proche de celui de l’ensemble de la population. Ce résultat résiste à une analyse toutes choses égales par ailleurs.

Pour les personnes ayant connu la séparation de leurs parents, celle-ci est associée à un indicateur de santé mentale un peu moins bon. À diplôme, origine sociale et genre donnés, 13,2 % des personnes ayant connu la séparation de leurs parents déclarent un mauvais état de santé mentale, contre 10,6 % des personnes ayant vécu avec leurs deux parents.

La causalité ne peut pas pour autant être considérée comme évidente : ce n’est pas parce que les parents de l’enquêté se sont séparés que sa santé mentale s’est dégradée. En effet, lorsque les personnes déclarent qu’il existait de graves tensions ou un climat de violence entre leurs parents, la séparation est associée à un moins bon état de santé mentale. En revanche, lorsque la séparation a eu lieu sans graves tensions ni climat de violence, elle n’a pas d’effet sur la santé mentale.

Autrement dit, c’est le mauvais climat familial et non la séparation elle-même, qui pourrait expliquer la santé mentale plus fragile à l’âge adulte.

Pour en savoir plus :

 

Des rapports humains remaniés

Le fait de perdre un ou ses deux parents durant l’enfance ou l’adolescence peut également modifier en profondeur notre rapport aux autres. La crainte de vivre un nouvel abandon et la volonté d’échapper à une forme de schéma itératif se muent alors en une peur de s’engager amoureusement, amicalement, de devenir parent à son tour ou, a contrario, en une volonté de recréer très vite, voire de manière précoce, une nouvelle famille. Parfois même, c’est beaucoup plus tard, que les conséquences d’un deuil se manifestent, que les blessures ressurgissent, rendant plus difficile la mise en lumière d’une relation de cause à effet. Sur ces questions, le témoignage de David Milliat nous offre un éclairage très concret. Aujourd’hui adulte, David a perdu ses deux parents dans un accident de voiture alors qu’il était âgé de 6 ans.

Tôt ou tard, la blessure enfouie refait surface…

J’avais 6 ans lorsque l’accident s’est produit, ma sœur en avait 8. Mes parents étaient sortis et nous avaient confiés à un baby-sitter le temps d’une soirée. Lorsque nous nous sommes réveillés, le lendemain matin, le baby-sitter était encore là : nous avons alors compris que quelque chose d’anormal s’était passé. On ne nous a pas dit tout de suite que nos parents étaient décédés. Notre grand-père a été évasif, les premiers jours, nous disant que nos parents n’étaient pas encore rentrés. Puis qu’ils avaient eu un accident et qu’ils étaient à l’hôpital. J’ai le souvenir, aussi, que l’on nous a dit qu’ils dormaient, et j’ai cru comprendre qu’ils allaient peut-être se réveiller. Sans doute une façon de repousser l’annonce et de nous protéger, de ne pas nous mettre face à la réalité. Ne pas savoir était quelque chose de terrifiant. Moi, je n’imaginais pas qu’ils étaient morts. Dans mes souvenirs, il s’est passé environ une semaine sans que l’on sache que nos parents étaient morts, laps de temps durant lequel leurs funérailles ont été organisées et accomplies, sans que nous y ayons été associés d’une quelconque manière. Puis, on nous a dit que nos parents étaient au ciel… Une annonce qui a eu lieu en présence de toute la famille réunie : nous étions donc les deux seuls à ne pas savoir, ce qui fut encore plus terrible. Par la suite, les questions se sont multipliées : pourquoi m’a-t-on menti ? Pourquoi ne me l’a-t-on pas dit tout de suite ? Que s’est-il réellement passé ? L’imaginaire, qui occupe une grande place chez l’enfant, produit alors des scénarios alternatifs pour répondre à ces questions. Peut-être qu’ils ne sont pas morts, après tout… Peut-être sont-ils simplement partis, ils vont sûrement revenir… Ou bien nos parents nous ont-ils abandonnés moi et ma sœur ? Mais pour quelle raison ? Est-ce que je n’étais pas sage ? Est-ce de ma faute ?… De ces peurs naît un fort sentiment de culpabilité, nourri par le temps qui passe et l’absence de réponses. Dans mon cas, le traumatisme s’est manifesté plus tard, brutalement, à deux moments clés de ma vie. Une première fois lorsque j’avais 20 ans : j’ai alors craqué, j’étais excessivement angoissé. Je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond en moi, quelque chose de profond, même si je m’efforçais de ne rien laisser transparaître. En fait, j’étais à la dérive. J’ai fait une dépression, j’ai dû arrêter mes études et moduler ma vie autrement. Je me suis alors tourné vers un psychiatre pour m’aider. Je pensais que cette blessure était guérie, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : la perte de mes parents n’était pas digérée, je n’avais pas réalisé mon travail de deuil. Je m’étais convaincu, au fil des années, que mes parents m’avaient abandonné, que c’était de ma faute. Peu à peu, j’ai compris d’où venait ce sentiment permanent de culpabilité en moi. La seconde fois, c’est à l’approche de la naissance de notre seconde fille. Là encore, les angoisses refoulées de mon enfance ont refait surface. Est-ce parce que j’étais moi aussi le deuxième enfant de mes parents ? Je me suis imaginé mort à mon tour. J’avais dépassé l’âge de mes parents. J’étais persuadé que j’allais mourir, je faisais à nouveau de terribles crises d’anxiété. J’ai donc repris ma psychothérapie et compris ce que cet heureux événement avait réactivé en moi : je projetais mon passé sur ma vie présente et je me persuadais que l’histoire devait se répéter inéluctablement. Peu à peu, j’ai pu, ainsi, réaliser que ma blessure ne guérirait jamais complètement, et que je devrais apprendre à vivre avec et le mieux possible.

Le réagencement familial

Au sein de la famille endeuillée, les liens interpersonnels et les rôles de chacun sont inévitablement redistribués. Lorsqu’on l’interroge sur cette nouvelle répartition des rôles entre les membres de la famille ayant perdu l’un des siens, Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, responsable du département de psychologie clinique à l’Institut Paoli-Calmettes, à Marseille, nous en donne les raisons : « Quand l’un des membres de la famille tombe malade, puis décède, la tendance première est au rapprochement, voire à l’alliance sacrée, en une posture défensive qui s’accorde au classique "l’union fait la force", affirmant une cohésion inébranlable. Mais paradoxalement, cet engagement se double, dans le même temps, d’un réel processus de ségrégation et d’isolement. Le jeu des alliances se redéfinit, les liens se requalifient et tout un travail de thérapeute est parfois nécessaire pour reconstruire les réseaux de communication à l’intérieur de la famille, reformuler les rapports entre chacun et restructurer le jeu réciproque des rôles. La mort a immanquablement induit une perturbation des places tant imaginaires qu’effectives. Dans ce contexte douloureux, l’enfant est parfois promu enfant-soignant. Il se prend en charge, mais prend aussi en charge son parent, voire les autres membres de la fratrie… Mais il est faux de penser qu’un enfant confronté à la mort d’un de ses parents sera un adulte malheureux tout comme de penser que les enfants peuvent traverser ces drames sans heurts. L’épreuve a été, et rien ne pourra l’effacer. Il faut donc prendre le temps d’écouter ce que les enfants nous disent ; ils ont à être reconnus dans leur parole et leur douleur. »

Risque de parentalisation : quand l’enfant endeuillé devient soignant…

Face au deuil, l’enfant hésite entre tendances régressives et hypermaturité. Patrick Ben Soussan évoque le cas de Prune, 8 ans, reçue en consultation. Alors qu’elle et son frère Jason, 4 ans, dessinent, Prune surveille du coin de l’œil son petit frère et son père qui parle du décès de son épouse survenu récemment. « Elle ramasse d’un bond le crayon que Jason laisse tomber, lui dit que c’est un beau dessin qu’il est en train de faire, se lève, s’assoit à côté de son père, écoute la conversation qui s’est engagée entre lui et moi. Le père, à un moment, débordé par l’émotion, se met à pleurer. Prune est auprès de lui en un instant, lui caresse la main, lui demande si ça va, le réconforte, lui parle. Fillette de 8 ans, parentalisée, devenue une "grande fille", comme dit son père, avec le décès de sa mère, prenant des responsabilités, s’occupant de son petit frère ; fillette de 8 ans, promue enfant-soignant, thérapeute, consolatrice, presque mère de substitution. "Hypermaturité du moi", diront les psychanalystes de ces enfants qui se sentent investis d’une mission. Les places à l’intérieur de la famille se brouillent, s’amalgament. »

(Extraits de Invisibles orphelins, ouvrage collectif dirigé par Magali Molinié Éditions Autrement Collection Mutations)

 

Parcours scolaire et professionnel

Comme nous le rappelle Hélène Romano, docteure en psychopathologie et psychothérapeute, « être orphelin n’est rien en soi, cela ne signifie rien, si ce terme n’est pas envisagé dans toute la dimension psychique de ses conséquences et si les éléments de contexte ne sont pas pris en compte. Lorsque l’école accueille un enfant orphelin, elle scolarise avant tout un enfant – avec son histoire, son parcours de vie, ses ressources et ses difficultés. Mais le statut d’enfant orphelin rappelle à tous (professionnels, camarades) qu’un parent est mort, et cette réalité peut durablement entraver le devenir d’élève de cet enfant. »

La vie scolaire d’un enfant orphelin n’est donc bien pas souvent un long fleuve tranquille. En plus du choc traumatique que représente la mort d’un parent ou des deux parents pour un enfant, la gestion souvent maladroite de cette information sensible par le corps enseignant, les rapports complexes entre enfants, les difficultés de concentration, les risques de décrochage ou de surinvestissement scolaire sont autant de facteurs susceptibles de déstabiliser la trajectoire d’un élève orphelin.

Faut-il communiquer l’information en classe ?

L’une des questions qui reviennent le plus souvent dans l’environnement scolaire est de savoir s’il faut ou non annoncer en classe le statut d’orphelin d’un enfant. Sur ce point, Hélène Romano exprime une conviction sans concession : « Je constate que cette mort annoncée publiquement (sans même demander l’avis à l’enfant orphelin) et que l’injonction faite aux autres enfants par l’enseignant de veiller à prendre soin de leur camarade orphelin peuvent être une réalité insoutenable pour nombre d’élèves concernés. L’enfant ayant vécu le deuil est inéluctablement stigmatisé dans un statut à part qui n’est plus celui d’un élève et de l’enfant qu’il était avant la mort de son ou de ses parents. Si cela peut prêter à sourire, la mort perçue par un enfant avant ses 8 ou 9 ans n’est pas universelle, elle n’est pas irréversible et elle s’attrape... Un enseignant qui demande aux élèves d’être gentils avec un camarade parce qu’il a perdu son papa ne peut pas être entendu. "Parce que mon papa à moi, il est comme le papa de mon copain ; si le papa de ce camarade est mort, mon papa va mourir". Ce n’est pas de la cruauté ou de la méchanceté. Ce sont des réactions liées au fait que l’on projette sur les enfants des capacités d’adultes qu’ils n’ont pas, des représentations du monde qu’ils n’ont pas. Ils n’ont pas les ressources suffisantes pour se dire : "Le papa de ce copain est mort, mais cela ne veut pas dire que le mien va mourir ; ce camarade ne représente pas un danger pour moi." Cela peut conduire à de la violence à l’encontre des enfants orphelins, qui se trouvent stigmatisés par les autres élèves, car ils représentent la mort : leurs camarades pensent alors "je vais mourir si je reste son copain." »

Le deuil suffit-il à expliquer toutes les difficultés scolaires ?

Comme a pu le constater au cours de ses travaux de recherche Jérôme Clerc, maître de conférences – HDR en psychologie à l’Université Lille 3, sur le plan scolaire, les difficultés peuvent concerner l’efficience cognitive, définie comme le fonctionnement optimal d’un individu dans le domaine intellectuel. En particulier, la mémorisation semble diminuée chez beaucoup d’enfants orphelins. Si la mémoire à long terme n’est pas affectée (les sept jours de la semaine, les 12 mois de l’année, etc.), la mémoire de travail, dite « immédiate » (répéter des séries de chiffres à l’endroit ou à l’envers, ou des séries de mots) semble directement concernée par ces changements. Cela témoigne également d’une diminution des capacités de concentration. Pour autant, la perte d’un parent ou de ses deux parents, au même titre que le fait de vivre au sein d’une famille monoparentale, ne doit pas toujours être mise en avant pour expliquer les difficultés scolaires rencontrées par l’élève orphelin. Si le deuil peut être à l’origine des difficultés observées, ne penser ces dernières qu’à travers ce seul facteur présente les risques d’ignorer d’autres facteurs et de stigmatiser encore davantage l’enfant à travers son statut d’orphelin.

Ne pas précipiter le retour à l’école

Un jour ? Une semaine ? Un mois ? Quand l’enfant endeuillé doit-il faire son retour en classe ? Pour Magali Molinié, psychologue clinicienne, il est impossible de fixer le temps nécessaire à un enfant venant de perdre son père ou sa mère, ou les deux, pour faire son retour à l’école. Si un enfant revient trop vite au sein de son établissement, ce n’est pas par choix, dans la majorité des cas. En tout état de cause, il ressort de l’enquête « École et orphelins » que le retour contraint en classe est vécu comme trop rapide par un grand nombre d’orphelins. Ce retour prématuré peut s’expliquer de bien des manières. Les démarches administratives et officielles engendrées par un décès mobilisent très largement le parent restant ou la famille, précipitant le retour à l’école de l’enfant. La peur du décrochage scolaire lié à une absence prolongée est également un facteur décisif. C’est le cas, également, de la « stratégie de l’évitement » qu’adoptent parent restant ou proches vis-à-vis de la souffrance de l’enfant endeuillé. Les parents, face à leur propre douleur, sont souvent démunis pour dialoguer avec leur(s) enfant(s) : l’école leur apparaît, alors, comme une solution toute trouvée. Pour d’autres enfants, au contraire, qui se sentent bien dans ce cadre familier qu’est l’école, avec leurs copains, leurs repères, leurs habitudes, regagner rapidement leur salle de classe est un bienfait qui les aide aussi à prendre de la distance par rapport à ce qui se passe chez eux, leur apportant une sorte de respiration. Mais ne perdons pas de vue qu’un enfant peut aussi s’empêcher de montrer sa souffrance, la réprimant pour laisser plus de place à celle d’un père ou d’une mère en deuil de son conjoint.

Deuil et vie active

Le profond bouleversement affectif que constitue la perte d’un parent ou des deux parents peut, enfin, influer, chez les jeunes orphelins, sur le choix d’une orientation scolaire et celui de l’activité professionnelle qu’ils souhaitent exercer. Même si cette influence n’est pas systématique, il n’est pas rare, en effet, de retrouver certains orphelins, bien des années plus tard, exerçant des métiers où les dimensions humaines et relationnelles sont très présentes comme les professions à caractère médical ou social, par exemple. Le besoin d’exprimer son vécu et de partager cette singulière expérience du deuil, la nécessité pour certains de se questionner et de chercher à mieux comprendre l’épreuve qu’ils ont traversée, peuvent également déboucher sur des activités créatives et artistiques, comme l’écriture, la réalisation de films, etc.

Quelques chiffres

Ces chiffres sont issus de la 1re enquête nationale Fondation OCIRP/Ifop, « École et orphelins : mieux comprendre pour mieux accompagner »

  • 73 % des élèves orphelins interrogés ont fait leur retour à l’école rapidement après le décès.
  • 31 % n’ont pas manqué l’école.
  • 42 % n’ont pas été absents plus d’une semaine après le décès.
  • 44 % ne souhaitaient pas retourner à l’école.
  • 66 % des élèves orphelins se sont sentis différents des autres lors de leur retour à l’école.
  • 31 % des élèves ne voulaient pas en parler et 30 % ne voulaient pas qu’on leur en parle.
  • 59 % des élèves orphelins ont fait comme si de rien n’était.

Pour en savoir plus :

Colloque Fondation OCIRP, 12 janvier 2017

Colloque fondation OCIRP, 12 janvier 2017

Zoom sur l’adoption : des conséquences inattendues…

En principe, tous les enfants admis comme pupilles de l’État sont susceptibles de bénéficier d’un projet d’adoption. Dans la réalité des faits, on constate que peu d’entre eux sont effectivement adoptés. Plusieurs facteurs expliquent cette situation, comme nous le rappelle Sandrine Dekens, psychologue clinicienne et psychothérapeute. « L’âge de l’enfant est tout d’abord fortement déterminant. Dans le cadre de l’adoption nationale, la majorité des enfants adoptés sont de jeunes ou très jeunes enfants, souvent nés sous le secret, rarement orphelins. Le nombre de projets parentaux décroît significativement pour les enfants ayant dépassé l’âge de 6 ans, une réduction qui s’accélère au-delà de 8 ans. Le projet d’adoption devient très rare pour les enfants de plus de 10 ans et quasi inexistant en France au-delà de 12 ans avec comme perspective l’adolescence, phase instable et délicate par définition. Or, les enfants orphelins sont âgés au moment où ils deviennent pupilles. Ils le sont d’autant plus s’ils ont été pris en charge par les services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) avant le décès de leur parent. Ainsi, pour la plupart des orphelins, la sortie de ce statut interviendra de fait à leur majorité, et non grâce à leur adoption.

Recueillis au sein de familles d’accueil ou de structures de l’ASE, ils ont naturellement forgé des liens affectifs avec leur famille de substitution, et peut-être même continué d’entretenir des liens avec des frères et sœurs biologiques, des membres de la famille élargie… Ces liens essentiels à leur équilibre peuvent constituer un frein psychologique pour les familles adoptantes, qui désirent le plus souvent un enfant sans autre attache affective, sans filiation, sans passé, pour ainsi dire. Toutefois, une amélioration de l’accompagnement des postulants à l’adoption devrait permettre l’émergence de projets parentaux orientés vers les orphelins en France.

Autre facteur discriminant en vue d’une adoption : les aspects psychologiques chez l’enfant. Les orphelins ont généralement un parcours psychoaffectif empreint du deuil, mais aussi de carences et de souffrances, génératrices d’anxiété, d’hyperactivité, d’insécurité, de surinvestissement affectif… Des profils qui suscitent généralement des réticences auprès des parents qui désirent adopter. La mission des professionnels chargés d’évaluer l’adoptabilité psychosociale de l’enfant est d’établir en quoi l’adoption, et donc la création d’un nouveau lien de filiation, est une réponse appropriée aux besoins de l’enfant. Dans la pratique, les conseils de famille et les professionnels de l’aide à l’enfance sont peu enclins à former des projets d’adoption pour ces enfants ayant été frappés par le deuil de l’un ou de leurs deux parents. »