Agir pour les orphelins

Les expressions du deuil et du chagrin

Résumé

Qu'est-ce qu'un enfant ? Comment, selon son âge, perçoit-il la mort, l’absence, la séparation ? Et comment exprime-t-il son chagrin ?

Introduction

À chaque âge sa perception de la mort, à chaque âge son expression du chagrin : si le deuil est difficile à comprendre et à accompagner, c’est parce qu’il diffère d’un individu à l’autre en fonction de son âge, de son environnement et des ressources psychiques dont il dispose. Un constat qui se vérifie d’autant plus chez l’enfant et chez l’adolescent, individus en permanente évolution.

Pour tenter d’y voir plus clair et mettre en évidence ces nuances fondamentales, Guy Cordier, pédopsychiatre et formateur, Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, Magali Molinié, psychologue clinicienne, et Hélène Romano, docteure en psychopathologie, tous les quatre membres du Conseil scientifique de la Fondation OCIRP, nous éclairent de leur expérience.

Qu’est-ce qu’un enfant ?

Selon Hélène Romano, « l’enfant est un être en devenir : il n’est pas un petit être figé mais une personnalité qui évolue sans cesse au fur et à mesure de son développement et des liens qu’il tisse progressivement avec son entourage, dans un processus constant de séparation et d’individuation.

Pour continuer de vivre, l’enfant à besoin d’être nourri par l’autre : non seulement au niveau de la satisfaction de ses besoins primaires (nourriture, soins corporels, sommeil), mais aussi affectivement par des paroles, des attentions, un sentiment de sécurité et de protection, qui lui permettront de grandir et peu à peu de devenir autonome et indépendant.

Cet étayage de son "devenir grand" s’inscrit dans le temps à travers de multiples étapes, indissociables et complémentaires. Seul, sans ressources, l’enfant ne peut grandir, se construire, explorer le monde extérieur et vivre. Il a besoin de l’autre, de stabilité dans ses liens affectifs intimes, du regard et des échanges avec l’autre. »

Représentations de la mort chez l’enfant

Dès lors, comment l’enfant, selon son âge, perçoit-il la mort, l’absence, la séparation ? Comme nous l’explique Guy Cordier, entre 1 an et 3 ans et demi, l’enfant est dans une phase d’affirmation de lui-même marquée par la toute-puissance de ses désirs que rien ne doit venir contrarier. À ce stade, l’idée d’une « mort possible » est encore très éloignée. L’enfant redoute avant tout la séparation avec ceux qu’il aime et qu’il croit posséder. Puis, vers 3 ans et demi/4 ans, avec le développement du langage, l’enfant commence à parler de la mort. Il y est confronté, par exemple, par la vision d’un animal mort qui lui apparaît frappé d’immobilité. L’enfant pose alors des questions et découvre que s’il ne bouge plus, c’est que cet animal est mort. La représentation qu’il va se faire de la mort est alors très liée au sommeil : quand on dort, on ne bouge plus, on a les yeux fermés, on est dans le noir. Cette association de la mort et du sommeil peut expliquer l’apparition fréquente, à cet âge, d’une angoisse liée au coucher.

Cette première notion de la mort est assimilée à quelque chose de « réversible » pour l’enfant : « quand on meurt, ce n’est pas pour toujours… ». La plupart des enfants vont s’accrocher à cette notion jusqu’à l’âge de 7 ans, environ. Cette idée que la mort est réversible explique le fait que, confronté à la mort d’un proche, l’enfant, à cet âge, manifeste rarement un gros chagrin puisqu’il s’attend à le revoir. Aussi continue-t-il à lui parler, à se préoccuper de lui, à entretenir avec lui une relation vivante, souvent étonnante pour les adultes qui l’entourent. Tout indique que, pour l’enfant âgé de 4 à 7 ans, la mort d’un proche est vécue comme une séparation qui tend à se prolonger. Nombre d’entre eux vivent dans l’attente d’un retour, car à cet âge, l’enfant n’a pas acquis la notion du temps.

Durant cette phase d’attente, l’enfant tente d’imaginer l’endroit où vivent ceux qui sont morts et la façon dont ils s’occupent. Cette question-là, tous les enfants, endeuillés ou non, se la posent. On ignore trop souvent à quel point les enfants ressentent l’impérieuse nécessité de donner un sens à la vie. Arrive alors le moment, vers 6 ans, de la notion de fantôme. Ce dernier est une sorte de stade intermédiaire sur le chemin qui va amener l’enfant à comprendre progressivement que la mort est un phénomène irréversible. De nombreux enfants endeuillés évoquent d’ailleurs cette figure à la fois si désirée et tant redoutée. La prise de conscience du caractère irréversible de la mort par l’enfant endeuillé marque un moment difficile, car il perçoit qu’il ne reverra plus sous sa forme humaine, charnelle, celui ou celle dont il attendait le retour. Très vite, ensuite, est assimilé le caractère inexorable de la mort, c’est-à-dire ce moment où l’enfant comprend que tout le monde est appelé à mourir un jour. La mort est alors directement associée à la vieillesse. C’est au moment où l’enfant commence à maîtriser l’idée de reproduction – comment fait-on les bébés ? – qu’il accède à cette notion de la mort en tant que nécessité d’ordre biologique. Il reste alors à l’enfant à acquérir une notion capitale, à savoir le caractère universel de la mort : elle n’épargne personne, pas même lui, et peut survenir à tout moment. C’est vers l’âge de 10 ans que l’enfant découvre cette réalité et les diverses causes susceptibles d’engendrer la mort, ce qui peut parfois être un choc pour lui.

Les expressions du chagrin

Le chagrin de l’enfant endeuillé est largement sous-estimé, et ce, pour de multiples raisons. D’abord, il peut continuer à jouer et ne pas pleurer, amenant son entourage à penser qu’il n’est pas affecté par le deuil survenu. Ensuite, il va souvent chercher à se faire oublier, à ne pas être une cause de souci supplémentaire pour ses proches, qu’il perçoit fragilisés et peinés. Dès lors, la question est de savoir si les enfants orphelins sont condamnés au silence et à l’invisibilité.

Les enfants sont fragiles et certains veulent masquer leur statut d’orphelin…

Sur ce point, Magali Molinié souligne que « l’enfant est doué pour préserver la façade de la normalité. Il va vouloir faire plaisir aux adultes autour de lui en masquant sa propre peine. Mais il demeure une part de lui-même en souffrance qui va se développer de façon autonome. Souvent, les orphelins se construisent en double : d’un côté, une grande solitude intérieure associée à une relation très intense au parent décédé et, de l’autre, une façade de normalité d’un enfant qui rit, qui joue et qui travaille bien à l’école… Sauf que, parvenu à l’âge adulte, cet édifice ne tient plus… »

Par ailleurs, l’entourage de l’enfant, absorbé par un tel bouleversement émotionnel, peut difficilement percevoir ce que vit l’enfant au plus profond de lui. Enfin, ce dernier est trop souvent écarté des rituels du deuil, ce qui le prive d’occasions propices à exprimer sa peine et ses questionnements au moment même où cette expression peut se faire naturellement.

Lorsqu’il n’est pas verbalisé ou exprimé de manière explicite, le chagrin peut prendre différentes formes. Il peut s’agir de troubles du sommeil. L’enfant redoute de s’endormir et cherche à retarder ce moment. Un mécanisme qui s’apparente à la peur de mourir. On peut aussi constater des conduites régressives. Elles sont très fréquentes, en écho à l’idée que la mort peut être contagieuse dans l’esprit de l’enfant. De peur qu’elle n’emporte d’autres êtres qui lui sont chers, l’enfant n’imagine pas d’autres solutions que de se coller à son papa ou sa maman, refusant le plus souvent de s’en séparer. L’angoisse latente générée par ce phénomène imprévisible peut également conduire à des somatisations diverses. Les troubles scolaires (concentration, mémorisation…) sont, quant à eux, extrêmement fréquents et méconnus dans la mesure où ils surviennent quelque temps après le décès et qu’ils peuvent perdurer. Le lien avec le deuil d’un proche n’est ainsi pas toujours établi. La plupart des enfants endeuillés font état, à un moment ou à un autre, de leurs difficultés à apprendre leurs leçons.

« Parmi les expressions très variées du chagrin, on peut aussi citer l’agressivité, poursuit Guy Cordier. Dans les premiers temps du deuil, l’enfant s’efforce de passer inaperçu dans le but de soulager ses proches. Par la suite, il ne pourra pas toujours s’empêcher de réprimer les sentiments complexes qu’il éprouve, ce qui se traduira par de l’agressivité. Cette dernière est en lien avec l’ambivalence présente au cœur même de nos relations les plus affectueuses. Plus on aime quelqu’un, moins on supporte d’en être séparé. D’où ces brusques poussées de colère qui nous envahissent, dont nous ne savons que faire et que nous exprimons, alors, vis-à-vis de nos proches.

Bien souvent, l’enfant a honte d’avoir perdu son parent, de ne pas être comme les autres. Il se comporte en fonction des attentes de son entourage et souhaite par-dessus tout ne pas déranger. »

Pour sa part, Patrick Ben Soussan nous rappelle que les bébés, mais aussi les enfants de 1, 2, 3, voire 4 ans sont souvent pensés comme hors d’atteinte de la mort qui frappe autour d’eux, de par leur immaturité et leur statut même de « petits ». Comme si les petits enfants ne pouvaient vivre que de petites souffrances, de petits événements. Le pédopsychiatre cite l’exemple de Manon, âgée de 10 mois : « Elle rampe dans la pièce, sous le regard attendri et embué de sa mère. Elle se réveille toutes les nuits en pleurs depuis quelques jours, est agitée, se cogne aux portes, se fait mal avec les objets. Son père est mort, il y a un peu plus de trois mois. Dans le cours de son récit, la mère rapporte incidemment un épisode de douleurs abdominales de Manon qui leur a valu de consulter très récemment chez le pédiatre, puis à l’hôpital en urgence, devant la majoration des symptômes de la fillette. À l’interrogatoire de l’interne, recherchant, après un examen rassurant de l’enfant, un épisode déclenchant de ces douleurs, un événement survenu dans le milieu familial, la mère avait témoigné que rien de nouveau ou de particulier ne s’était passé ces dernières semaines. Je feins de m’étrangler devant elle et je m’offusque ouvertement, en m’adressant à Manon, de cette propension au déni, grande cause parentale et qui concerne assurément tous les parents et pas que sa maman. Manon accourt de toute la vitesse de ses petites jambes quand je commence à lui parler de son papa et de ce qui est parfois difficile à dire et à vivre… Lors d’une consultation suivante, la maman me dit combien les choses ont changé depuis notre précédente rencontre ; Manon dort. Et, la larme à l’œil, elle continue : "Et vous ne savez pas, elle a dit papa". La parole des uns délivre-t-elle celle des autres ? »

Extraits de Invisibles orphelins, ouvrage collectif dirigé par Magali Molinié Éditions Autrement Collection Mutations

Portrait-robot de la mort chez l’enfant

De 0 à 3 ans

Chez le bébé, on parle d’une angoisse de séparation qui se décompose en trois phases : 

  • protestation,
  • désespoir,
  • détachement. 

L’enfant attend le retour de son parent avec peur et colère, car pour lui, la notion de mort n’existe pas, elle équivaut simplement à une absence. Seule compte la présence physique du parent. Il ne peut imaginer une disparition irrémédiable.

De 3 à 6 ans

L’enfant commence à appréhender la mort mais il pense que cela ne lui arrivera jamais, ni à ceux qu’il connaît, ni à ceux qu’il aime. L’amour de ses parents vient en effet le protéger, tout comme son amour protège ses proches. Il croit en une mort réversible. Vie et mort ne sont donc pas opposées, pour lui.

De 6 à 10 ans

La notion de mort irréversible est acquise, l’enfant comprend ce qu’on lui dit de la mort et il peut en parler. Il comprend que tout le monde meurt un jour et que c’est une loi de la nature. Il apprend à gérer ses premières angoisses face à la mort. La mort des animaux, par exemple, est souvent un moment de confrontation forte avec cette réalité.

De 10 à 13 ans

La maturation porte l’enfant vers l’adolescent et son esprit purement concret accède à la pensée abstraite. Il commence à réfléchir sur le sens de la vie, et se pose des questions sur la mort, celle de ses parents, ainsi que la sienne.

 

L’adolescent face au deuil

Comme le dit Daniel Marcelli, pédopsychiatre et président de la Fnepe, « plus la mort concerne un être cher et proche, plus elle est brutale et incompréhensible ; plus elle est proche du moment de l’adolescence, et plus ses effets psychiques sur l’adolescence semblent envahissants et délétères ». Les manifestations du deuil chez l’adolescent confronté à la mort d’un proche vont se rapprocher beaucoup plus de celles de l’adulte que de celles de l’enfant, sans pour autant s’y calquer totalement, puisque certaines caractéristiques propres se dégagent chez l’adolescent.

Chez l’adolescent, on parle souvent de réactions paradoxales, comme nous l’explique Guy Cordier. L’absence de chagrin, de toute manifestation extérieure d’émotions et le refus à peine masqué de s’associer aux rituels habituels du deuil surprennent, voire choquent l’entourage. Il s’agit de « réactions paradoxales », puisque des liens d’affection très forts reliaient l’adolescent au défunt. Il faut y voir probablement les manifestations de mécanismes défensifs qui visent à protéger l’adolescent d’une expression non maîtrisée de sentiments très forts de tristesse, de peur, de colère. Il ne faut pas oublier que cela se produit à un moment de sa vie où l’adolescent cherche à acquérir une plus grande maîtrise de ses émotions vis-à-vis de ses proches, à la fois pour se détacher des représentations trop infantiles comme « ce sont les enfants qui pleurent… » et pour tenter de s’identifier à une image beaucoup plus virile de lui-même, « un homme, ça ne pleure pas ! ».

Parfois, c’est au contraire l’intensité des réactions émotives, qui étonnent l’entourage de l’adolescent, alors même que la personne décédée n’était pas particulièrement proche. Certains deuils réveillent parfois d’autres deuils antérieurs, qui se sont notamment produits durant l’enfance.

Une autre caractéristique du deuil d’un parent chez l’adolescent est liée au fait qu’il survient à un moment où l’adolescent a commencé son travail de « désidéalisation » des images parentales, alors que tout travail de deuil passe par une phase tout aussi nécessaire d’idéalisation du disparu. C’est cette ambivalence, qui amène les adolescents endeuillés à éprouver d’intenses sentiments de honte et de culpabilité à l’égard de celui ou celle qui les a quittés. On comprend aussi pourquoi de nombreux adolescents n’ont souvent pas d’autre choix que de renforcer l’idéalisation à tout prix du disparu, dans l’espoir inconscient de diminuer le poids de leur culpabilité. Or, cette idéalisation à visée défensive est bien entendu une entrave à la désidéalisation parentale à l’œuvre à l’adolescence.

Un autre élément notable est que l’adolescent va vivre son deuil en grande partie en dehors de chez lui, en dehors du cadre familial, avec ses copains et copines. C’est auprès de ses pairs, en effet, qu’il va trouver refuge, auprès de celles et ceux qui se posent les mêmes questions que lui, qui vivent le même désarroi et la même quête identitaire. Lové au sein du groupe, l’adolescent se rassure, se reconnaît, alors, au travers des autres. Il perd cette singularité qui le distingue si fortement dans son milieu familial. Cela ne signifie pas pour autant qu’il rejette sa famille, mais plutôt qu’il a besoin de cet espace où s’exprime plus facilement la solidarité très forte d’un groupe.

Toujours dans ce contexte d’idéalisation du parent décédé, certains adolescents, notamment lorsqu’ils sont les aînés de leur fratrie, se donnent pour mission de remplacer leur parent disparu, tant auprès de leurs frères et sœurs que du parent survivant. Cette posture retarde d’autant plus le travail de deuil. D’autres, au contraire, pour se préserver d’une telle tentation de substitution, s’empressent de trouver une âme sœur, de fonder une famille, de quitter le foyer. Le mécanisme d’idéalisation du parent disparu rend beaucoup plus difficile la recherche d’autres modèles d’identification, ressort pourtant essentiel de l’adolescence.

Enfin, le risque suicidaire de l'adolescent confronté à la mort d'un parent est à prendre en compte. Il y a chez tout endeuillé, tout au moins dans la première partie de son deuil, un désir très fort de rejoindre celui qui est parti. Il s’agit d’une sorte de régression narcissique où prime la volonté de retrouver un état fusionnel avec la personne aimée qui est décédée. La mort apparaît alors comme la seule solution pour ne plus souffrir de la séparation. Chez l’adolescent endeuillé, les conduites à risque et les tentations suicidaires peuvent être d’autant plus marquées qu’il se sera interdit, dans les premiers temps du deuil, toute expression de son chagrin. Le risque de passage à l’acte est également plus important à l’adolescence.

Cas particulier : le suicide d’un parent

Le suicide d’un parent constitue un traumatisme majeur et un message violent, pour un enfant ou un adolescent. Il suscite d’autres questionnements, source de souffrances supplémentaires, notamment pour ce qui concerne les raisons qui ont poussé ce parent à mettre fin à ses jours. Le suicide va engendrer un sentiment d’abandon, de culpabilité et de dévalorisation de soi, et risque de compliquer le deuil en retardant l’expression de la colère d’avoir été ainsi « abandonné ».

Toutes ces émotions combinées peuvent déclencher des conduites à risques ou d’échec, des attitudes de provocation qui vont renforcer chez l’enfant ou le jeune la perte d’estime de soi. Une fois encore, dialoguer, expliquer clairement les choses peut alléger les angoisses, les sentiments de honte et de culpabilité.